| Le français, capital culturel européen |
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| Écrit par Robert Massart | ||||
| 31-10-2007 | ||||
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Sibiu - le 20 octobre 2007 Journées de réflexion pédagogiques de l’ARPF
Le français, capital culturel européen
La langue française, en tant que moyen d’expression de la culture française, a joué à travers l’histoire, à plusieurs reprises, un rôle de diffuseur d’un certain nombre d’autres cultures européennes. Aujourd’hui, la « voix française », même si elle se fait un peu moins entendre que d’autres, contribue au maintien d’une authentique profondeur culturelle dont l’humanisme n’a pas disparu.
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A la fin du 13e siècle, c’est en français que Marco Polo dicte le récit de son voyage en Chine, à Rusticello de Pise qui rédige le fameux ouvrage Le Devisement du monde (ou Le Livre des Merveilles). En français, parce que, au 13e siècle, cette langue était, comme le Vénitien le dit lui-même, le parler le plus délectable et le plus commun à toutes gens. Le 13e siècle, le Siècle de saint Louis, fut la première grande période de la France qui invente l’architecture ogivale et répand le style français dans toute l’Europe occidentale. De l’Angleterre à l’Italie, les pays se couvrent alors d’un manteau de cathédrales faites à l’image de Notre-Dame de Paris, de Chartres, d’Amiens ou de Reims...
En revanche, le 14e siècle sera désastreux pour la France, marqué par des révoltes paysannes, les jacqueries, la Guerre de 100 Ans, la peste et la famine. Malgré ce repli et un sérieux affaiblissement du rayonnement, les formes de l’art français continuent à vivre et à se développer. La langue aussi se transforme. C’est bientôt l’époque du gothique flamboyant, et l’avènement du moyen français, ainsi que l’apogée d’un grand théâtre typiquement français, celui des mistères de Notre Seigneur Jésus-Christ, au 15e siècle.
Au 16e siècle, après les guerres d’Italie de François 1e, la mode a changé. Le renouveau - la Renaissance - vient d’Italie, une partie de l’Europe où de nouvelles formes, de nouveaux styles, s’épanouissaient déjà depuis plus d’une centaine d’années. En dehors de ce qui est italien, on estime que plus rien n’a d’intérêt ni de valeur : l’architecture, la poésie, le théâtre, la langue française même, et la Cour, tout s’italianise ! La France est, dirait-on, à la traine de l’Italie. Mais à partir de Louis XIII, et plus encore de Louis XIV, on assiste à une sorte de tour de force, à une prouesse formidable de l’esprit français qui réussit à « nationaliser» ou mieux, à intégrer dans le moule français tous ces « produits » venu de l’autre côté des Alpes, et même, pour parler comme aujourd’hui, à les rendre commercialisables. L’esprit français - le plus germanique des esprits latins, mais aussi le plus latin des germaniques - a su mettre de l’ordre dans l’apparent désordre italien. Je dis bien « apparent désordre », car il ne s’agit pas de pagaille ni même de réelle confusion. Cet esprit, le classicisme, pour lui donner son nom, est parvenu à mettre en en forme, à codifier, cette culture italienne de l’individu, du génie, ou du virtuose... Par exemple, la commedia dell’arte va donner lieu à la grande comédie française, avec, d’abord, les pièces de Corneille, L’Illusion comique, Le Menteur, ensuite, celles de Molière, dont les textes sont écrits une fois pour toutes. Il n’est plus question, désormais, que l’acteur mette son grain de sel en changeant un mot, on doit respecter l’œuvre de l’auteur, c’est sacré. C’est pareil pour la musique et la danse. Les pas de danse sont codifiés (naissance de la danse classique), et, en musique, malgré les origines italiennes d’un Lulli, une suite française se joue comme ceci et pas autrement.
Très accueillante pour les formes de la culture italienne, la France de Louis XIV les transforme, comme on le voit, en modèles clairs qui leur permet de se diffuser à l’étranger avec plus d’aisance. Les versions françaises sont plus exportables et mieux transmissibles, mieux utilisables, surtout pour des Anglais, des Allemands ou des Russes. Ces versions françaises apparaissent comme bienséantes, élégantes ; pour le dire en langage actuel, elles sont clean , ce qui ne veut pas juste dire propre, mais soigné, extérieurement et moralement, sain. Comme les fables d’Esope, parfois un peu osées sinon grossières, mais qui, revues par La Fontaine, deviennent très fréquentables.
Nous passons alors du fameux siècle raisonnable (qui se conforme à la raison), le 17e, au 18e siècle, le siècle raisonneur, celui de la contestation et de l’opposition, de la critique.
Le 18e redécouvre, en somme, le génie, l’individu surdoué : le moi, ou le je qui n’est plus haïssable. Les philosophes des lumières, Voltaire, Diderot, Rousseau, et d’autres, reprennent à leur compte le rôle des génies italiens de la Renaissance (Léonard de Vinci, Michel-Ange ...). Ils balaient tout ce qui s’est fait avant eux et proposent des points de vue nouveaux dans tous les domaines : en politique, dans l’éducation, dans l’ organisation sociale ... Rousseau sera le plus innovant, c’est lui qui inaugaure réellement la modernité, c’est Rousseau qui invente l’adolescence et ses troubles psychologiques, pour ne citer que cela.
Pendant ce temps, les cours étrangères continuent à importer ces esprits français (comme au siècle précédent, la reine Christine de Suède avec Descartes) et ne s’aperçoivent pas, du moins pas tout de suite, que la culture qu’ils véhiculent a changé. Ce sera le cas de Frédéric II de Prusse qui finit par chasser Voltaire au moment où il comprend qu’il a introduit chez lui une personne qui juge sa politique et qui vient tout contester, même si ses opinions sont très originales.
Ce séjour de Voltaire à Berlin, à propos duquel il se plaint beaucoup d’avoir été, selon lui, honteusement exploité par le roi, montre aussi fort bien à quel point le fossé entre les mentalités françaises et non-françaises s’était élargi dans la seconde moitié du 18e siècle. Voltaire, au palais de Sans-Souci, se conduisait presque comme un chroniqueur «people» de notre époque, sans tenir compte du fait qu’il était l’hôte d’un monarque absolu. Voici, à titre d’exemple, le genre de libertés qu’il se permettait à propos de l’homosexualité du roi de Prusse, une chose avérée, certes, mais à laquelle nul n’osait faire allusion. Cette anecdote, ce potin, se trouve dans Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire écrits par lui-même ; composé en 1759, l’ouvrage n’a été publié qu’en 1784, après la mort de Voltaire mais avant celle de Frédéric II : « Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Epicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit de jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un quart d’heure en tête-à-tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle : il fallait se contenter des seconds. »
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En Russie, la Grande Catherine sera moins sévère pour Diderot - probablement aussi moins insupportable que Voltaire - elle s’intéressera à ses idées tout en faisant le tri et ne retenant que ce qu’elle estime applicable à la Russie et au peuple russe. Je tiens à m’arrêter un moment sur l’exemple de la Russie. Il s’agit là d’un cas, par excellence, de l’ ouverture, par le français, d’une nation entière à la culture. C’est le grand savant Michel Lomonossov qui commence par déclarer que « la vraie puissance de la France, qui lui a assuré son rayonnement, elle la doit en premier lieu à la science de la langue, de sa langue, épurée et ornée toujours plus, grâce à l’œuvre d’habiles écrivains ». Ensuite, en 1735, l’écrivain Trediakovski fonde, avec un groupe d’amis, l’Académie russe dont le projet est de « forger sur le modèle du français, modèle idéal, une langue russe qui soit moderne et universelle ». Pour eux, la culture française est la plus haute incarnation de la culture européenne. On commence alors à composer des dictionnaires qui sont d’abord des dictionnaires français-russe, puis on s’efforce de traduire avec toutes les nuances les grands ouvrages littéraires français. Tout cela avant de se mettre à créer des œuvres originales.
On peut affirmer sans exagérer que le russe littéraire est né du modèle français.
Avec la fin du 18e siècle, la culture des génies mène tout droit à la Révolution. C’est, par exemple, Beaumarchais qui exporte son Barbier de Séville jusqu’à Vienne où un autre génie en fera une version musicale, pour l’opéra. Cela menait à la révolution mais aussi à la dictature : Napoléon refait toutes les lois, tous les codes. Si, comme le disait Louis XIV, « L’Etat, c’est moi », Napoléon pouvait affirmer que les lois, désormais, c’étaient les siennes. (Pensons, dans le même ordre d'idée mégalomane, à Rimbaud, presque un siècle plus tard, regardant tous les autres poètes et traitant leurs oeuvres de «tas d’œufs frits dans des vieux chapeaux»!)
On remarquera en passant que l'Allemagne, copiant elle aussi la culture italienne, a eu parfois beaucoup moins de bonheur et que Mussolini, au 20e siècle , donnera Hitler. Comme si les modèles italiens adoptés directement par l’esprit germanique ou slave (Staline) ne tenaient pas la route, engendrant des monstruosités. En revanche, par le détour de la France, il semblerait que les résultats soient meilleurs, peut-être parce que l’esprit français se situe à mi-chemin des deux plus grands tempéraments européens occidentaux, le latin et le germain, pour raison géographique et historique.
Au dix-neuvième siècle, après l'âge d'or des XIIe-XIIIe siècles et l'aopogée monarchique des XVIIe-XVIIIe, l’esprit français est de nouveau à l’avant-garde. La France débarrassée de la monarchie a réussi à digérer la fin cataclysmique de l’épisode napoléonien ; elle devient le premier état libéral bourgeois où des industriels, des chefs d’entreprise, peuvent accéder au poste de premier ministre. Le mot d’ordre est « Français, enrichissez-vous », alors que l’empire austro-hongrois reste bloqué par les privilèges aristocratiques. On assiste au rayonnement de la culture française bourgeoise. Un rayonnement inouï. Le monde entier se donne rendez-vous à Paris, qui devient pour un temps le nombril du monde. L’apogée correspond au Second Empire, au règne pourtant faible de Napoléon III.
Le grand roman bourgeois français est alors en plein essor : de Balzac à Zola, en passant par Flaubert et Stendhal, il sert de modèle aux romanciers russes, mais on les imite encore ailleurs, en Espagne et au Portugal, notamment. En peinture, l’émancipation des canons académiques donne l’impressionnisme. L'élan économique ne sera brisé qu’en 1914 avec le déclenchement de la « guerre civile des Européens»
Après 1918, malgré les destructions de la grande guerre, l’influence de l’esprit français et de la langue française garde son rayonnement, des innovations continuent à essaimer à l’étranger, comme le surréalisme, et c’est alors que de nombreux auteurs qui ne sont pas nés en France choisissent le français pour écrire leurs oeuvres. Le français qui sert aussi de source d’enrichissement à d’autres qui veulent se moderniser ou s’occidentaliser, comme le roumain et singulièrement le turc, sous le gouvernement de Mustapha Kémal Atatürk.
Toutefois, venu du monde anglo-saxon, protestant, pragmatique et marchand avant tout, on assiste bientôt à la montée en puissance d’un autre esprit qui mène à la culture de masse, une culture qui, dans son état le plus contemporain, semble surtout valoriser la quantité : le meilleur film n’est plus le mieux réalisé, le plus beau, mais celui qui a «fait» le plus d’entrées; le nombre de fois qu’un nom est cité dans les revues scientifiques crédite automatiquement son possesseur du statut d’autorité, etc. C’est une culture qui se fonde sur des critères différents, chiffrés et mesurables, commerçants. Tout est valorisé financièrement, même le temps, time is money.
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Ainsi, au cours de son histoire, depuis le Moyen Age, la France a joué plusieurs grands rôles culturels différents, c’est ce que j’ai essayé de démontrer :
- aux 13e et au 14e siècles, c’est la période de la fondation du style français qui, dévalorisé sous la Renaissance et le classicisme, sera rebaptisé «gothique», mot qui était synonyme de barbare.
- au16e s., c’est la francisation de la renaissance itallienne et la création d’un outil linguistique moderne et performant.
- sous Louis XIV, au 17e siècle : mise en ordre, codification, et diffusion à travers l’Europe des formes italiennes de la culture (musique, danse, théâtre, comédie et tragédie).
- aux 18e et 19e siècles, et jusqu’en 1914 : on assiste au triomphe de la culture bourgeoise, toujours assortie des valeurs de l’humanisme.
Aujourd’hui, la « voix française » permet toujours de conserver une certaine profondeur humaniste dans le rapport personnel à la culture et au monde, parfois en opposition avec les valeurs dominantes de la mondialisation, et de ce que l’on pourrait appeler, en raccourci, le cybermonde.
Le rayonnement de la France, un peu moins brillant qu’autrefois, certes, est heureusement relayé par la Francophonie dont l’un des grands objectifs et des grands mérites est la défense de l’exception culturelle, la défense des droits de l’Homme et la création d’un espace de respect de la diversité linguistique, car ne perdons pas de vue que le projet d’un langue unique est un projet totalitaire. Le français et la francophonie expriment une autre vision de l’univers et de l’activité des hommes. « Où le droit et la liberté sont toutes choses, les inconvénients ne sont rien » pour reprendre le mot de J.-J. Rousseau.
C’est à travers ce rôle culturel, probablement unique en Europe, que la langue française doit être considérée comme un capital culturel de notre continent, à côté d’autres, bien entendu, l’italien, l’espagnol, l’allemand ou l’anglais ...
Robert MASSART
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